Quelque part en Charente, milieu des années 90. Un déjeuner dans le jardin des grands-parents. "MERDE ! J'en ai encore foutu plein mes lunettes !!" Echanges de regards sidérés entre ma soeur et moi. "Haaaaan Mamouchka !!!! T'as dit merde !!"

"Mais pas du tout !!!! J'ai dit Berthe. Vous avez mal entendu." Echanges de regards amusés entre ma soeur, Mamouchka et moi. Tout le monde rit. Voilà, je vous présente feue ma grand-mère maternelle : Mamouchka. Quand j'étais enceinte d'Hibou, elle me manquait beaucoup. Rebelotte pour Bigornelle. Mamouchka, c'était LA Mamie. Personne extraordinaire, pleine de vie, de malice et d'humour.

Née de ce qu'on appelait à l'époque une mère-fille, elle n'a jamais connu son père biologique. Elle avait 6 ans lorsque la bombe atomique a frappé Hiroshima de plein fouet, dévastant tout sur son passage et traumatisant plus d'une génération. Bref, elle n'a pas eu une vie facile, Mamouchka. Sa maman ne l'a jamais vraiment aimée. Ou en tout cas, elle ne lui a que trop peu montré, je ne sais pas. Vers 22 ans, le soir du 14 juillet, elle fait comme tout le monde, elle va au bal des pompiers. Un jeune homme l'aborde et lui demande "Que faites-vous les 50 prochaines années ?", elle lui répond "Qu'est-ce que ça peut vous faire ? Ça ne vous regarde pas !", "Mademoiselle… c'est que j'aimerais vous demander votre main…"

Mon grand-père et ma grand-mère ne se sont plus quittés. Ils ont vécu un amour passionné et passionnel, avec tout ce que cela peut comporter de positif et de négatif. En 2005, ils ont fêté leurs noces d'or. Et l'année d'après, Mamouchka est partie.

Le trou qu'elle a laissé dans mon coeur, il me fait encore mal parfois. Souvent je me retrouve à penser à elle sans même m'en rendre compte. Elle, a grand-mère qu eje n'ai JAMAIS vue sur un vélo et qui m'a pourtant appris à en faire, à l'âge de 12 ans, quand complexée de ne pas savoir rouler j'ai voulu rattraper mon retard. "Tu seras comme quoi, tu verras, tu préfèreras conduire ! 4 roues, valent mieux que 2 !" Je ne sais pas combien de fois j'ai entendu cette phrase dans sa bouche. Il faut dire que c'était une vraie pilote de rallye. Elle avait passé le permis dans les années 50, sur la Côte d'Azur (tu visualises un peu les lacets en bord de mer ou bien), au volant d'une 2 Chevaux, voiture qui restera une de ses passions.

Petites, elles nous emmenait partout avec ma soeur dans son bolide (oui, j'étais jeune, et vu le bruit que fait une 2CV, je croyais que c'était un bolide), qu'il pleuve, qu'il neige ou qu'il vente. A la mer, dans le brouillard, à la brocante, chez Emmaüs. Si j'ai le virus de la chine (du verbe chiner, pas du pays), je lui dois ! On trouvait de ces merveilles, et elle nous gâtait toujours pour 3 fois rien.

J'imagine qu'elle avait des défauts, mais comme c'était ma grand-mère, ils n'étaient pas flagrants au point que je les remarque comme peuvent le faire des enfants. J'étais son premier petit-enfant. Et ma soeur la 2e. Je ne sais pas si cela a eu un impact sur nos relations, de même que celle fusionnelle qu'elle vivait avec sa fille aînée, ma Maman. Mais tout ce que je sais, c'est que j'ai ressenti tellement, mais tellement d'amour venant d'elle qu'aujourd'hui encore, presque 10 ans après sa mort, cet amour me manque cruellement.

Mamouchka, c'était cette grand-mère pilote de rallye, brocanteuse avertie mais pas seulement. Elle nous apprenait des gros mots, des chansons paillardes, nous faisait voir des films loufoques. Bref, un monde nouveau et au délicieux goût d'interdit (mais toujours bon enfant) s'ouvrait à nous avec elle. Un monde de douceur et d'espièglerie. Parfois, quand elle perdiat patience, elle s'écriait "Merde au cul !!!!" avant d'enchaîner "T'as la chemise qui colle ? Pète un coup, ça la décolle !!" Je sais, ça ne vole pas haut, mais quand on a 10 ans et que les parents luttent pour qu'on parle correctement et apprécient qu'on soit première de la classe, c'est tout simplement extraordinaire.

Elle avait aussi des phrases qu'elle répétait comme des mantras, comme celle des 4 roues, et qui m'ont marquée à vie. Tu vois, j'ai souvent les mains froides, très froides, à cause d'une mauvais circulation sanguine. On s'en fout, je veux dire, ça va pas changer la face du monde, mais je la revois me dire encore et encore "Mains froides, coeur chaud ! Tu es comme moi !" C'était tellement bon et rassurant de s'identifier à elle, et de voir que dans chaque situation, il y a du positif, même si on ne le voit pas toujours.

Après sa mort, je me suis rendue compte à quel point je l'aimais. Oui, parce que ça semble évident comme ça, que je l'aimais, mais je ne le savais pas. Vers l'adolescence, je me suis éloignée d'elle, forcément. On se cherche, on a besoin de s'individualiser donc on s'éloigne, on revient… Je n'ai pas eu le temps de revenir. Je ne me sens pas coupable mais je souffre d'avoir compris trop tard ce qu'elle représentait (et représente encore) pour moi. J'aurais tellement voulu lui dire.

J'ai eu la chance de faire deux très beaux rêves après sa mort. Dans le premier, nous la retrouvions tous (ses proches), au bord de la Charente (qui est une rivière pour ceux qui ne le savent pas) et Mamouchka nous faisait signe d'avancer et de traverser avec elle, en souriant. Elle nous invitait à voir où elle habitait maintenant. Je sais, il n'y a pas plus "enfantin" comme rêve, mais je m'en fous. L'endroit de l'autre côté du fleuve était magnifique, empreint de sérénité. C'était comme dans le fameux "Luxe, calme et volupté" de Baudelaire.

Dans le deuxième, je la retrouvais au parc. Et je lui offrais une année de ma vie pour pouvoir prolonger la sienne de quelques minutes. Je pouvais la tenir dans mes bras une dernière fois. Sentir sa peau de velours, comme seules les mamies peuvent avoir, son odeur de violette et de gelée royale, caresser ses douces mains… Je ne me souviens pas de la dernière fois que je l'ai vue en vie. Je n'oublierai jamais en revanche quand je l'ai vue, étendue et froide sur son lit de mort. Je ne l'ai pas reconnue. Elle si drôle, si vivante, si battante… Je lui ai carressé le visage. Il était tellement froid. Alors ce rêve, c'était juste exceptionnel. J'ai pu lui faire mes adieux, conserver au fond de mon coeur son essence, qui d'ailleurs a ressurgi en cours de préparation à la naissance hibouesque (j'en parlais ici).

Aujourd'hui, alors enceinte de Bigornelle, je repense encore à elle et je sui striste, tellement triste que mes enfants ne la connaissent pas. Pas MA grand-mère, non, mais la personne formidable qu'elle était.

Où que tu sois, Mamouchka, et même si tu n'es plus, sache que je t'aime et que je t'aimerais toujours. Au revoir.

Ta petite-fille,

Delphine

 

 

PS : non, ma grand-mère ne s'appelait pas Berthe ! 😛

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11 Comments on Adieu Berthe

    • Oui, je m’estime hyper chanceuse d’avoir pu faire ces deux rêves. Certes ce n’est que mon imagination, mais ils m’ont fait tellement, tellement de bien… J’y repense souvent comme mes derniers “souvenirs” avec ma grand-mère. Elle croyait très fort en la réincarnation, la vie après la mort, les r^ves, les fantômes… Donc c’est un peu comme si elle avait vraiment voulu me parler ! 😉 D’ailleurs depuis, je n’ai plus jamais rêvé d’elle…

  1. Tu m’as touché très fort….quel bel article…qui me fait penser à mes grands parents malheureusement tous partis….et j’aurais tant aimé qu’ils rencontrent Minouchette

    • Oh, tous partis… 🙁 Moi j’ai la chance qu’il m’en reste un de chaque côté et même s’ils habitent loin, on maintient les liens, parce que ce qu’on peut vivre avec des grands-parents est tout simplement extraordinaire je trouve… Souvent je suis triste pour Hibou car j’aurais tellement aimé qu’il rencontre cette grand-mère si farfelue, drôle et aimante… Mais lui a ses grands-mères, bien à lui et même si elles n’ont rien à voir avec la mienne, il les voit souvent et déjà, rien que ça, c’est une chance ! 🙂

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