Chère Elle,

On ne se connait pas. On s’est côtoyées, de loin, à l’époque où, jeune adolescente en pleine éclosion, j’ai cru avoir besoin de toi et de tes conseils -que je pensais avisés au vu de ta renommée.

Chère Elle,

Un beau jour, ou plutôt un moche jour, la vie a fait que j’ai compris que l’essentiel était à l’intérieur de moi et des relations sincères que je noue avec les êtres humains qui m’entourent, et pas dans tes jolies pages de papier glacé.

Ce jour-là, j’ai aussi réalisé avec amertume l’importance de ton rôle et de de celui des media en général dans notre société. Heureusement pour moi, ce jour-là est arrivé après que ma carrière d’attachée de presse a pris fin. Ça m’arrange parce que comme ça, je suis libre, et j’ai la chance de pouvoir te dire ce que je pense de toi, au lieu de m’aplatir et de te baiser les mains.

Chère Elle,

On m’a envoyé l’autre jour une tribune publiée par un certain « docteur », s’adressant à Meghan Markle, jeune épouse du Prince Harry, et nouvellement Maman d’un petit Archie. Je t’avoue que j’ai dû me frotter les yeux et chercher confirmation de l’existence de ce texte, tant j’ai cru au canular.

Chère Elle,

Les bras m’en tombent et les mots me manquent… Par où commencer ?

Quel manque de recul, quelle cruauté, sous couvert d’un humour second degré ! Que de jugements dans ces lignes… En tant que mère, fière de l’être et heureuse de vivre, je vais essayer d’éclairer ta lanterne.

Je suis une Maman maternante et je vais bien, merci. Je mange, je dors, je bois, je jouis, je vis. Des fois, figure-toi que je ris. Et même, même, parfois à en pleurer et à en manquer d’air. Je fais l’amour et je bois des coups, aussi. Parce qu’on va pas se mentir, chez nous, l’apéro c’est la vie. Et mes fils, allaités, portés, endormis à grand renfort de #coussein en parlent d’ailleurs souvent « Hé mais Maman, c’est pas l’heure de l’apéro là ? Tu veux quoi, du vin à la colle (alcool) ou une bière à la mousse ? ».

Ah oui vraiment, maternage et fête ne savent pas cohabiter, mes fils sont de vrais bonnets de nuit, des Mormons comme tu dis. Je me demande d’ailleurs pourquoi j’ai fait des enfants…

OH WAIT. Peut-être que j’avais envie de les regarder grandir, d’apprendre d’eux et de collectionner tous ces moments qui toi, te défrisent mais qui moi, me font sentir VIVANTE. Peut-être même qu’avant eux, je ne buvais pas, je ne sortais pas, j’avais 3 fois moins d’amis et je devais bouffer des cachetons pour ne pas avoir envie d’en finir ?

Excuse-moi de ne pas avoir besoin de choper un cancer des poumons, ni d’être bourrée, ou défoncée à la coke pour m’amuser.

Excuse-moi d’avoir envie de profiter de chaque seconde, de faire ce qui me rend heureuse, d’écouter mes fils et de leur accorder la place qu’ils méritent. (Si j’étais mauvaise, je dirais même « que tous les enfants méritent mais que tu n’as pas dû avoir, vu ta jolie tribune, chère Elle ».)

Chère Elle,

Je suis en colère mais aussi, et surtout, tellement triste. Triste de voir que tu publies des jugements de valeur qui n’ont pas leur place dans notre monde. Triste de voir que tu construis des oppositions qui n’ont pas lieu d’être, que tu montes les femmes les unes contre les autres, à grand renfort de jugements hâtifs et stupide, le tout sous couvert de « Mais c’est pour rire ». C’est totu sauf drôle.

« Porter c’est ballot ». Une partie de moi a juste envie de te dire « Je t’emmerde ». Mais comme je suis polie, je vais essayer d’être plus pédagogue. Tu devrais t’acheter les bouquins d’Odent, Filliozat et Didierjean Jouveau, juste histoire : 1- de te cultiver, 2- de savoir de quoi tu parles. Car, excuse-moi, chère Elle, mais c’est un peu ton job quand même, non ? Je ne m’attends certes pas à lire de grandes enquêtes passionnantes chez toi (c’est d’ailleurs certainement pour ça que je ne te lis pas), mais quand on se veut journaliste, on se renseigne. Et quand on se veut éditorialiste, on pèse ses mots.

En passant, voici quelques infos qui pourraient certainement intéresser tes lectrices :

  • Ne pas porter de soutien-gorge muscle la poitrine, vive le sein libre et l’allaitement à la demande. #freethenipple
  • Dormir avec son bébé diminue les risques de mort subite du nourrisson (mais bon, vu ton texte, peut-être que tu t’en fous), il est même recommandé par le Ministère de la Santé de garder bébé dans la chambre des parents jusqu’à ses 6 mois. #incroyablemaisvrai
  • Porter son bébé aide à se remuscler en douceur, les abdominaux, le périnée et le dos (sauf avis médical contraire). On en reparlera quand tu hésiteras entre Always Discreet et Tena, hein ? #leperineeesttonami

Mais je garde le meilleur pour la fin, chère-pas-si-chère Elle. La place de la femme dans la société en 2019.

Laisse-moi relire les dernières lignes de ton si magnifique texte. « Sois mère mais n’oublie pas d’être une femme ».

Mais Elle, are you serious ????? On dirait des mots qui sortent de la bouche d’un Donald Trump ou d’un Cavaliere. Depuis quand être mère ce n’est pas être femme ?? Être femme, c’est avoir un utérus, des trompes, un vagin, un clitoris et d’autres trucs que j’oublie ! Il n’y a pas plus FEMMES que les MERES ! C’est même l’apothéose de la femme. J’en ai ma claque de lire que les deux sont antinomiques. La Maman et la Putain, really ? Excuse-moi chère Elle, mais je crois que tu as mariné un peu trop longtemps dans la société patriarcale post seventies, et que tu en as oublié le sens même du mot femme. Le comble, pour un magazine qui porte ton nom !

Se réapproprier son cycle, son corps, son accouchement, découvrir des zones insoupçonnées, comprendre son fonctionnement, ses organes, sa puissance. Apprivoiser ce qui fait de nous des femmes, c’est exactement ce qui arrive en devenant mère. Devenir mère a fait de moi une femme.

Mais pour toi, être une femme, en 2019, chère Elle, c’est coucher ? Et ? C’est tout ? Mais quel magnifique message délivré à vos lectrices ! Les bras m’en tombent ! J’ai un scoop pour toi, chère Elle : d’après toi, comment on fait les bébés ?

Pour conclure, parce que j’ai déjà perdu trop de temps à essayer de te faire ouvrir les yeux quand je sais que c’est peine perdue, j’ai envie de te dire que chaque femme a le droit de faire ce qu’elle veut. Coucher ou non. Enfanter ou non. Boire ou non. Porter ou non. Princesse ou pas. Et, excuse-moi ma vulgarité, mais ça m’arrache la gueule de lire un tel texte, dans un « grand » hebdomadaire féminin, au 21e siècle.

Qui es-tu pour venir nous dire quoi faire, avec qui, et comment ? Qui es-tu pour nous dire comment être heureuse, à quelle heure et avec quels artifices ? Qui es-tu pour construire des clivages, opposer des femmes, des mères, des épouses entre elles là où on sait que l’individualisme et les guéguerres continuelles font des ravages ? Ah pardon, j’oubliais, « C’est pour rire ».

Je suis mère et je suis femme. Je porte mon bébé de 11 kilos et j’ai une poussette. Je dors avec mon fils à ma droite et mon mari à ma gauche. Je fais ce que je veux de mon vagin et de mon clitoris, où je veux, quand je veux. Je donne le sein et je ne me suis jamais sentie aussi belle.

Et quand bien même je serais Mormone ou sans enfants, ce serait MON choix, MA vie. Alors, pourquoi t’irait pas fumer une petite clope en laissant Meghan tranquille ?

Allez, sans rancune.

PS : j’aimerais vraiment avoir ton avis sur les couches lavables, il me tarde de te lire !

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2 Comments on Chère ELLE

  1. Merci merci merci pour cette réponse ! Cet article est tellement blessant pour les femmes qui allaient , portent, maternent. Je me sens bien plus vivante et femme depuis que je suis mère. Alors encore merci de défendre notre liberté dans notre maternité

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