Le monde est en deuil. La France pleure ses morts. Je ne suis pas intimement frappée de plein fouet par cette violence, par ces victimes qui n'ont jamais rien demandé à personne. Mais je suis personnellement retournée, bouleversée, choquée.

J'ai peur pour mon mari, mes enfants, ma soeur, sa famille, mes parents. J'ai peur et j'ai honte. Il y a 6 mois, je donnais la VIE pour la 2e fois. Donner la vie, c'est un un peu comme faire un cadeau empoisonné. C'est magnifique, c'est une promesse pleine de joie et d'espoir. Mais c'est aussi, dans un recoin de son être, accepter qu'un jour son enfant expérimente la laideur, la noirceur, la souffrance et la mort.

Oui, car il n'y a pas de vie sans mort, de beauté sans laideur, de lumière sans obscurité, d'amour sans haine. Mais il n'empêche que j'ai honte. Pourquoi avoir fait deux enfants ? Pourquoi cette envie d'en faire encore est toujours là, aussi vivace et forte ? A quoi bon ? Pour les regarder grandir dans un monde désolé, affligeant de bêtise et de cruauté ? Pour les regarder grandir et ne plus respirer dès que leur petite main lâchera la mienne ?

Je me sens mal, je me sens coupable. Faire des enfants, c'est, en un sens, extrêmement égoïste. On cajole, on embrasse, on protège, on panse, on rit, on craque aussi. Et on le fait avec bonheur. Mais eux, ils n'ont rien demandé. Ils n'ont pas demandé à naître. Ils n'ont pas demandé à vivre dans ce monde fou, pourri, qui aujourd'hui me fout la nausée, qui aujourd'hui me fait peur.

Je m'estime "chanceuse", car mes fils sont encore petits et que je n'ai eu à leur expliquer "que" brièvement cette folie, avec des mots à leur portée. Charlie, 7 janvier 2015, enceinte de mon deuxième enfant, je dois expliquer pour la première fois à mon fils de 13 mois que les hommes peuvent faire bobo à d'autres. Hier, 14 novembre 2015, je me retrouve à lui expliquer la même chose, à lui et à son frère né depuis, là, tous les deux contre mon coeur. Encore. Evidemment, ils l'auraient appris tôt ou tard. Evidemment, ils ne peuvent pas grandir sous cloche. Et évidemment, c'est notre rôle de parents de leur apprendre que non, la vie n'est pas faite uniquement de joie et d'insouciance.

Mais entre la prudence et la terreur, il y a un monde. Entre la tristesse et le deuil. Entre la colère et la haine, aussi.

J'ai honte, mais j'ai honte ! Honte de cette inhumanité sourde qui s'infiltre et grangrène notre humanité, belle, à la fois forte et si vulnérable. J'ai honte de moi, d'avoir voulu donner la vie et m'être réjouie de la naissance de mes deux fils.

Et pourtant. Caché, entremêlé à la honte se dissimule l'espoir. Cet espoir que nous portons tous en nous, et qui rend notre humanité si belle à mes yeux. Oui, j'ai honte de devoir élever mes enfants dans ce monde qui ne tourne pas rond. Et pourtant. J'ose espérer. J'ose espérer que mes fils seront des hommes sensibles et forts. Aimants et généreux. Sincères et droits. Intelligents du coeur. Je sais qu'il n'appartient qu'à nous, qu'à moi d'en faire les hommes de demain. J'ose espérer qu'ils seront juste ça : des hommes.

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8 Comments on La honte, la culpabilité et l’espoir

  1. Merci pour ces mots que je partage profondément.
    En l’espace de 10 jours j’ai vécu un grand bonheur en découvrant qu’un petit bout grandissait dans mon ventre! Mais hier j’étais tellement triste et effondrée, je me sentais coupable, égoïste que mon futur enfant grandisse dans ce monde. Mais une petite voix au fond me dit que la Vie est plus forte que tout.
    Merci d’avoir traduit cela avec des mots forts et vrais.

  2. Tu as mis des mots sur mes sentiments… Mon cœur de maman saigne depuis vendredi soir, j’aimerais protéger mes fils de toute cette noirceur, j’aimerais leur dire que tout ira bien… Mais l’horreur est proche, toute proche! N’ayons pas honte de garder espoir et de croire en l’avenir! on leur doit bien ça!!!

  3. Bonjour, je suis enceinte et je me suis posée cette question du monde que j’allais offrir à ce petit … Je ne contrôle pas le monde, mais j’y participe avec mes valeurs… Et je suis prête à les teansmettre à mon enfant et à lui apprendre à bien choisir les siennes et à les défendre et les vivre.
    Merci pour ton billet. Merci.

  4. Hier soir alors que je regardais mon plus jeune fils paisiblement endormi et que je repensais à cette histoire de “guidon” qu’il faudrait couper si la petite soeur qu’il me réclame venait à naître, j’ai pensé que je ne pouvais pas mettre un autre enfant dans un monde si fou…

  5. Je ressens moi aussi cette honte et cette souffrance, l’envie de faire un 2ième enfant me tord les tripes en ce moment et pourtant… Je me sens tellement égoïste de vouloir projeter un nouvel être innocent dans ce monde de fou…

  6. Tu écris merveilleusement bien, tu sais mettre les mots justes sur nos sentiments. J’aime te lire, depuis plusieurs mois déjà…
    Et pourtant, aujourd’hui, je ne suis pas complétement d’accord. Tu ne dois pas avoir honte d’avoir mis au monde tes deux merveilles.
    Il y a des journées difficiles, des moments qui nous échappent, des situations imprévisibles et horribles… Mais la vie peut être si belle !
    Un sourire, une parole échangée, la surprise, la joie dans le regards de tes deux garçons, l’amour que te porte leur papa. Les week-end en famille, des instants entre amis. La nature, le soleil, les vacances…
    Ces instants de bonheur ne permettent pas d’oublier l’horreur, mais ils adoucissent notre tristesse et nos rancœurs…
    Profitons de ces jolies journées, de chaque instants partagés.
    Et n’ai pas honte, nos enfants sont l’avenir et je me plais à croire qu’ils le rendront plus doux.

  7. au contraire, il et de notre devoir d’apporter sur cette terre des êtres humains sensés, sensibles, doux, intelligents. Pour contrebalancer tous les autres… et faire un monde plus beau !
    Quant à les protéger de l’horreur de ce monde, je suis partisane, moi, de tenter de le faire le plus longtemps possible.
    Courage…

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