Je me souviens du jour où tu as sauté avec ta jupe en wax verte et jaune dans le « ravin » chez Pépé, pour sauver ta fille, tombée à vélo dans 2 mètres d’orties et de ronces. Je me souviens avoir vu ta jupe se transformer en parachute en même temps que tu sautais sans réfléchir.

Je me souviens du jour où en relisant nos vieilles déclarations d’impôts, je me suis aperçue d’erreurs et aussi de celui où, dans le bureau du mec des impôts, tu as fondu en larmes en t’excusant. C’est le même jour, où au rayon quenelles d’Intermarché, tu m’as dit « J’ai l’impression d’être tellement nulle, pardon ».

Je me souviens du jour où t’avais froid et où j’avais voulu te prêter mon pull. Tu m’as dit « c’est un froid qui ne se réchauffe pas » et mon cœur s’est brisé pour toi. Ton amoureux t’avait quittée.

Je me souviens du jour où je suis rentrée plus tard que prévu du collège et où je suis tombée sur toi, en train de nouer la ceinture de ton imper mastic : « Mais t’étais où ?!! J’allais partir à ta recherche ! ».

Je me souviens du jour où tu nous as offert à chacune un album de coloriage d’une dizaine de pages, avec des princesses, des sirènes et des robes à crinolines, toutes dessinées par toi. Et aussi de ce Noël où tu nous avais dégoté des robes de demoiselles d’honneur bourrées de tulle et de dentelle chez Tati Mariage.

Je me souviens de ces gâteaux d’anniversaire, que dis-je, de ces villages en pain d’épices qui aujourd’hui encore feraient pâlir d’envie les reines du DIY sur Instagram.

Je me souviens de ton haut à paillettes noires, celui que tu mettais pour fêter le jour de l’an avec les copains, en chantant très fort et en tapant les casseroles avec des louches sur le balcon de notre HLM, à minuit pile.

Je me souviens du jour où t’as perdu ta bague en argent et en ivoire, celle que tu avais fabriquée avec un ami de ton papa, sculpteur et artiste touche-à-tout d’origine polonaise. C’est aussi le jour où je l’ai retrouvée dans ma part de gâteau de pain. Depuis, on l’appelle la bague de Peau d’Âne.

Je me souviens du jour où tu nous as emmenée à la Grande Mosquée de Paris, tu venais d’avoir le permis. T’arrivais pas à te garer, un monsieur a eu pitié et t’a proposé de garer la voiture. Assise à l’arrière, j’ai eu la peur de ma vie en le voyant s’installer au volant, j’ai cru qu’il allait nous emmener loin de toi, et que ma dernière vision serait celle de ton visage effaré sur le trottoir.

Je me souviens de ta seule et unique paire de talons, rangée dans une boîte en carton, bien enveloppée dans du papier de soie blanc.

Je me souviens de ta tête, quand je suis revenue de la fête foraine avec un petit poussin gagné à la tombola. Et aussi de celle que t’as fait quand la dame de la tombola a refusé de le reprendre. Je me souviens quand ce poussin tout noir, dénommé Piou-Piou, dormait sur le haut de crâne, au milieu des boucles de ta permanente qui devait lui rappeler l’intérieur de son œuf.

Je me souviens du jour où j’ai appris que non, on ne pouvait pas multiplier la valeur d’un billet en le coupant en deux (dommage).

Je me souviens du jour où après une randonnée de 5 heures dans un parc national, tu t’es jetée dans l’eau glacée et turquoise d’un des Lacs de Néouvielle comme si c’était la mer des Caraïbes. Et aussi de celui où t’as plongé dans ce torrent, pour récupérer les lunettes que Papa venait de perdre, et où tu les as retrouvées.

Je me souviens du jour où je me suis retrouvée pendue par les pieds, une cheville dans ta main, et où tu as réussi à faire sortir le bonbon coincé dans ma trachée, à grands coups de claques dans le dos pour que je puisse respirer à nouveau.

Je me souviens de toutes ces fois où tu m’as fait rire, celles où je t’en ai voulu, celles où j’aurais aimé prendre ta douleur, celles où j’ai eu honte, celles où je me suis mise en colère, celles où j’ai pleuré, celles où je t’ai admirée.

Mais surtout, surtout, je me souviens de tout cet amour, irrationnel, infini, inconditionnel, dévorant, parfois flippant et étouffant aussi. Je me souviens que quoique tu aies fait, tu l’as fait parce que tu pensais que c’est ce qui était le mieux pour moi, pour nous. Je me souviens avoir été heureuse. Je me souviens avoir été une enfant, ton enfant.

Je me souviens avoir été aimée, peut-être pas comme j’aurais voulu, mais comme toi tu as pu. Et c’était juste parfait. Ça l’est toujours. Un jour, j’ai écrit qu’on ne comprenait réellement sa maman, qu’en devenant maman à son tour.

Le temps passe et mon ressenti se confirme. Je me souviens… mais il y a aussi tout ce dont je ne me souviens pas.

Je t’aime, Maman.

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11 Comments on Je me souviens

  1. Juste magnifique ….. Une maman c’est vraiment le pilier de notre vie de femme et maman …. (ps: ci c’est toi sur la photo tu ne peux renier tes fils des copies conformes !!!!!) je vous adore …
    Cindy

  2. J’ai lu beaucoup de magnifiques textes en cette fête des mères (que je suis heureuse de pouvoir vivre en tant que maman pour la 4ème fois) mais je trouve le votre tellement sublime ! J’en ai eu des frissons et des flashback de mon enfance avec ma mère et merci pour ça ! J’espère que votre petit dernier va beaucoup mieux et que vous allez pouvoir rattraper toute cette fatigue (on peut toujours espérer même avec 3 enfants 🙂 )
    Bonne soirée à vous

  3. Merci Delphine pour ces mots qui me bouleversent…
    Souvent ta plume me parle mais ce soir c’est au delà, mes joues mouillées en témoignent.
    Peut-être parce que je serai maman pour la première fois dans 15 jours alors que je suis en train de perdre ma maman, alors que j’ai tant a lui dire sans parvenir à le formuler, alors qu’il nous reste tant à partager bien que nous n’en ayons plus le temps…
    Merci d’avoir à ce point ravivé mes souvenirs.
    Ce soir j’aimerais redevenir une petite fille blottie contre sa maman
    Merci 1000 fois ❤️

  4. Alors là les larmes sont présentes. Je ne parle plus à ma mère depuis 8 ans et Je ne me souviens pas… je vais tout faire pr que ma fille se souvienne !!!

  5. Mais quelle magnifique déclaration Delphine. Heureusement que je viens de lire ton texte sans être maquillée…. 😉

  6. En lisant ce magnifique témoignage d’amour qui a beaucoup ému ma fille, des souvenirs ont refait surface aussi, des souvenirs enfouis que je croyais oubliés …. et qui me troublent….
    J’espère que j’en laisse, j’en laisserai et en aurai laissé d’aussi divers et variés, d’aussi tendres et gais, à toi, ma grande, mon enfant pour toujours, ainsi qu’à tes adorables petits … Les souvenirs d’une maman sont précieux, ceux d’une mamie aussi … Il n’y a pas de mesure pour vous dire combien vous comptez pour moi.
    Merciiiii Madame de ce si tendre partage !!!

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