Hahaha ! Tu croyais que c'était fini lors du dernier épisode, hein ? Et bien sache que l'accouchement ne se termine PAS avec la venue au monde de ton bébé. Non, non, vient ensuite ce qu'on appelle la délivrance. Un ensemble de trucs pas hyper glam, pas hyper sympas dans mon cas (j'ai eu le droit à une petite révision utérine) mais qui passent comme une lettre à la poste dans la mesure où tu viens de vivre le moment le plus extraordinaire de ta vie.

Je ne vais pas m'attarder sur les détails de cette fameuse délivrance, déjà parce que comme je viens de le dire, c'est pas super folichon, mais aussi parce que je vous avoue que je n'en ai que de vagues souvenirs. Je me souviens que le médecin de garde a été appelé parce que je perdais du sang, beaucoup de sang, mais que le problème avait été résolu quand il est arrivé. Je me souviens m'être demandé "Bah pourquoi elle met des gants qui remontent jusqu'aux coudes, la dame ?" avant de comprendre le concept de la révision utérine, et aussi d'avoir demandé à regarder mon placenta, moi la phobique du sang et des hôpitaux (WTF ?).

Mais je me souviens surtout du vide. Un immense vide. Oui parce que quand Hibou est né, au bout d'un travail rapide et quasiment indolore, il n'a pas crié. Au moment où ses épaules sont sorties, on nous a demandé "Vous voulez l'attraper ?", nos quatre mains à Papounet et moi se sont tendues vers notre fils et nous l'avons tenu une fraction de seconde. Ensuite, Papounet a coupé le cordon. Et ensuite plus rien. On a emmené notre fils loin de nous. Une sage-femme est venue me dire tout doucement "Ne vous en faites pas, on emmène votre fils là, parce qu'il ne respire pas, mais ne vous affolez pas". Sur le moment, je n'ai pas compris. Je veux dire, j'ai compris le sens des mots : mon fils ne respire pas. Mais je n'ai pas saisi l'ampleur de la situation. Pas du tout.

J'étais fatiguée, un peu ; anesthésiée, beaucoup (trop). Je me souviens m'être dit "Ok, ils savent ce qu'ils font." Je n'ai pas crié, je n'ai pas pleuré, je n'ai pas bronché, ni posé de questions. Tout est allé tellement vite. Aujourd'hui, je me repasse encore le film de mon accouchement. Je me vois agripper mon bébé avec son père, un moment de bonheur inouï. Puis je me souviens de cette sensation bizarre : le silence. Hibou reste tout violet, cyanosé, il ne crie pas (mais je ne m'inquiète pas car j'ai lu quelque part que ce n'est pas automatique, et que ce n'est pas parce qu'un bébé ne crie pas à la naissance qu'il ne va pas bien). Oui mais quand même. Il n'y a pas que son silence à lui. Si je me concentre vraiment, j'arrive à me souvenir des échanges de regards entendus entre professionnels, des regards qui voulaient sans doute dire "Quelque chose ne va pas. Vite, on l'emmène."

Je me souviens de ce vide immense où, alors que je savais mon bébé venu au monde, il n'était pas là. La culpabilité aussi, de ne pas être là pour lui, au moment où il en avait tellement besoin. Je me souviens des larmes de Papounet, déchiré entre le besoin viscéral de suivre son fils en-dehors de la salle de travail, de prendre soin de lui, de le sauver, de le protéger, et l'envie de rester à mes côtés, de ne pas me laisser seule (bon et en plus, c'est évidemment à ce moment-là que j'ai commencé à me vider partiellement de mon sang). Je me revois le regarder et lui sourire, lui tapoter le bras en lui disant "ça n'est pas grave, on est à l'hôpital, s'il y a bien un endroit où ce n'est pas grave d'avoir un souci de santé, c'est ici… c'est une maternité de niveau 3, ils ont l'habitude, ils savent quoi faire…" (Merci mon Dieu d'avoir fait les choses de telle sorte que la maternité la plus proche soit une maternité tip-top). Je revois encore ses yeux vides, hagards, comme si je débarquais de la planète Mars. A posteriori, je comprends tellement ce regard ! Je me suis dit que si les rôles avaient été inversés, je me serais foutu des baffes : "C'est pas grave *tap-tap sur le bras*, ça va s'arranger, *tap-tap sur le bras*…" Euh oui, mais on parle pas de perdre son boulot ou de plier la voiture. Non, on parle de notre fils. Notre fils qui ne respire pas, et qui n'est pas là.

Au bout d'un moment (= même pas 5 minutes dans la vraie vie je pense), on vient chercher Papounet pour lui dire qu'il peut aller voir notre fils en réanimation. Il me regarde, la mort dans l'âme. Je lui dis d'y aller, vite. Moi ça ira, mais notre bébé, il a besoin de nous, de lui. Vite.

Papounet assiste ainsi aux premiers examens du Hibou… Il prend des photos, pour me montrer à quoi ressemble notre fils. Oui, car je l'ai à peine vu et déjà le souvenir de son visage s'estompe dans les limbes embrumés de mon cerveau. Il revient après ma délivrance, me montre ses photos que je trouve atroces et que je n'ai toujours pas la force de regarder aujourd'hui. Mon petit, mon tout petit bébé est tout bleu comme un schtroumpf, il a plein d'électrodes et de tuyaux partout. Il est si petit, je l'appelle "Tronche de Canne" dans ma tête car il a des cannes de serin à la place des jambes. Je commence à percuter (les images, ça aide). Je suis vraiment mal. Je veux mon fils. Là, avec moi, mon fils que je n'ai pas embrassé, ni nourri, à qui je n'ai pas souhaité la bienvenue…

On nous prévient qu'il est sous assistance respiratoire car il n'a pas "atterri" à la naissance (= né en arrêt cardio-respiratoire en fait) et qu'on attend de voir comment il réagi avant de le débrancher, savoir s'il va réussir à respirer tout seul, mais qu'a priori il va bien, ses jours ne sont pas en danger. Je respire, je revis. Et là… Je vais peut-être te choquer mais (je te rappelle que je plane quand même à 10 000) d'un seul coup, j'ai faim. Mais genre la faim qui tue.

Pas folle la guêpe, en partant de la maison, j'avais emballé dans du papier d'alu un reste de pain d'épices de ma copine Lisou (une tuerie) en me disant "au cas où". La tronche de Papounet quand je lui demande de fouiller dans mon sac et de me donner mon casse-croûte. Genre : "Mais elle est sérieuse ? Elle va vraiment manger là ? Elle a vraiment prévu un pic-nic ??" Bah ouais. Je t'ai déjà dit, entre manger pour vivre et vivre pour manger, mon choix est fait depuis belle lurette. Je n'ai rien avalé depuis mon petit-dej, il y a plus de 10h !! Je me rue sur le pain d'épices, divin. Je le mange jusqu'à la dernière miette.

Retournée par l'émotion, j'en oublie le papier alu sur mon bide (souviens-toi, il me servait jusqu'alors de repose-bouteille et de porte-revue, et comme je n'ai pas perdu toutes mes habitudes de femme enceinte à la seconde où j'ai accouché, voilà). ERREUR FATALE. L'équipe médicale nous avait laissés seuls, ce que j'ai d'ailleurs apprécié, car dans un coin de ma tête, je les imaginais tous en train de veiller sur notre bébé, et cette pensée me rassurait. Entre à ce moment-là une petite dame rondouillarde, que j'avais trouvée très sympa jusqu'alors. Elle sourit, nous demande si ça v… et s'arrête au milieu de sa phrase, complètement figée. Elle me demande en me faisant les gros yeux "Vous avez mangé ?" Ralentie par la péri, je souris bêtement et ne réponds pas. "VOUS. AVEZ. MANGE ???", elle a l'air furax et pointe le papier alu du doigt. Que dire devant tant de preuves accablantes… "Euh bah oui… mon fils est né, et il n'est pas là, et j'ai eu faim, et…" Et alors là, avalanche de reproches ! Elle me rappelle que je suis sous anesthésie, et que donc je ne DOIS pas manger ni boire (si tu savais, ma pauvre, dès que vous aviez le dos tourné toi et tes collègues, je m'en jetais un derrière la cravate pendant le travail ! Accoucher ça donne chaud, surtout dans votre hôpital à la noix où il fait au moins 45 degrés…), si jamais il y a le moindre problème et qu'on doit me faire une anesthésie générale, je peux faire une fausse route et m'étouffer… Bret, elle me déchire la gueule et s'en va.

Et alors là, c'est le drame. Je m'effondre. Oui, pour une histoire de pain d'épices à la con. Enfin, pas que. Toutes mes larmes, toute ma peur, tout mon mal-être de ne pas être avec mon fils sortent à ce moment-là. J'explose. Papounet me réconforte, me console. Je lui dis que je ne veux plus jamais voir cette femme horrible (qui en fait, faisait juste son boulot, et bien en plus) et que je veux mon fils. MAINTENANT. Papounet repart, il va voir s'il va bien et quand est-ce que je pourrai le voir.

Je me sens mal d'un seul coup. Chute de tension, capteurs affolés, on se croirait dans Urgences, George Clooney en moins. En réalité, une petite perf de glucose et ça repart (j'aurais préféré un mars, mais bon). Soudain, la porte s'ouvre et je le vois. Lui, mon fils, ma merveille, mon coeur, mon tout. On me le pose sur moi, avec ses petites électrodes et ses petits tuyaux. Je sens sa chaleur. Je fonds en larmes. C'est trop. Trop de bonheur, trop d'émotions. Enfin. Il est là, avec nous.

Juste le temps de lui dire "Bienvenue", de faire une photo de famille, de l'embrasser 3 ou 4 fois et on me l'enlève à nouveau. Il est faible, et il doit intégrer l'Unité Kangourou. Il faut le surveiller, pour être sûr que tout va bien aller maintenant. Mais déjà, il respire tout seul. On me dit qu'on va me remonter dans ma chambre mais que du coup, je ne passerai pas la nuit avec mon bébé. Ne pas dormir avec mon fils, ça ne me gêne pas. Mais ne pas être avec lui pour sa toute première nuit… Je suis tellement triste. J'insiste pour qu'on me l'amène quand même quand il a faim, je souhaite allaiter et je n'ai toujours pas pu le mettre au sein.

Une fois dans la chambre, c'est une infirmière adorable qui vient me voir en me disant qu'Hibou va bientôt nous rejoindre pour la tétée d'accueil. Ouf, j'avais peur que l'info soit passée à la trappe ! Le moment tant attendu est là, Hibou mange bien, très bien même et moi je n'en peux plus de le regarder, de le toucher, de le sentir… J'ai les larmes aux yeux quand je le regarde et que je me dis "C'est nous qui l'avons fait ?" C'est un sentiment aussi incroyable qu'indescriptible. Mais c'est déjà l'heure de se dire au revoir. C'est dur. Très dur. D'autant plus qu'on me dit qu'il est juste à côté et que l'unité est ouverte H24 MAIS que je ne peux pas me lever avant X temps. Evidemment, je fais ce que toute Maman ferait, je sonne, et je re-sonne et je re-re-sonne pour qu'on m'aide à me lever. Une fois, deux fois, trois fois. A chaque fois ma tension tombe à 7. Autant te dire qu'à ce stade là, tu n'entends plus, tu ne vois plus, tu ne bouges plus. Echec, donc. L'équipe insiste pour que je me repose (la blague. T'as déjà eu envie de te reposer alors que ton bébé âgé d'à peine quelques heures est dans la pièce d'à côté ? Euh, allô !!), on m'amènera Oscar quand il aura faim. Bon OK, je me calme, je vais attendre alors.

Papounet repart à la maison, il n'y a pas grand chose qu'il puisse faire ici. Je n'imagine même pas le retour dans l'appartement vide, sachant sa femme dans une chambre d'hôpital, son fils dans une autre, le tout loin de lui. Moi, j'essaie de dormir, je me réveille toutes les 2 minutes, je veux voir mon fils bon sang de bonsoir ! En plus, on ne me l'amène pas… Il n'a pas faim ou quoi ? Z'êtes sur que c'est bien le mien (hahaha, 3e degré, hein) ?

A 5h, je refais une tentative pour me lever. Je prends mon temps mais je n'appelle pas les infirmiers, j'ai trop peur qu'on me dise de me recoucher pour la 120e fois. Je vais dans la salle de bain, je veux me faire belle (un minimum) pour mon Hibou. Et oui, pas de douche depuis la veille, et un accouchement entre les 2, tu veux un dessin ? Bref, je me rafraichis et je pars à sa recherche. Effectivement, l'unité est juste à côté. J'entre. Je vois tout de suite où est ma chair, ça ne s'explique pas, je sais. Il est là, dans le fond. Tout nu sous une lampe chauffante. Ma petite Tronche de Canne ! Je le trouve si petit, si fragile… Je ressens tellement d'amour… Je te le donne en mille : ça n'a pas loupé ! Le temps de le voir, de m'avancer vers son berceau et là, PAF, pas de larmes, non, mais un bon vieux malaise. Toute l'équipe SOS Kangourous à la rescousse, moi qui dis "Non, mais ça va, occupez-vous des bébés, occupez-vous des bébés !" (oui, c'est une nursery, il y a une dizaine de minipouces, pratiquement tous sous des lampes chauffantes, d'ailleurs du coup, tu comprends un peu mieux l'origine du malaise, non ?), les infirmières qui crient "De l'eau ! Du sucre ! Vite, une chaise !"… Bref, paie ta première vraie rencontre avec mon fils : un GAG. Mais c'est pas grave, je l'ai vu, il va bien et en prime, on me dit en me raccompagnant dans ma chambre qu'il va venir me rejoindre vite ! Je croise une Maman en sortant, son bébé est là aussi. Préma, il doit rester encore en soins, elle me regarde avec envie et je la comprends tellement. Je réalise que vraiment, même si Hibou a eu du mal à la naissance, il est en pleine forme et que nous avons de la chance. Beaucoup de chance !

Et au matin du premier jour du reste de ma vie, mon Hibou me rejoint, ça y est, les choses sérieuses peuvent commencer ! Ce que je ne savais pas, c'est qu'il me préparait une petite jaunisse le canaillou, mais ça je t'en parlerai une autre fois !

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7 Comments on Le jour où j’ai accouché #4

  1. Pfiou dur….. j’ai aussi connu l’unité kangourou, les soins intensifs mais ma grande chance c’est de ne jamais avoir été obligée de le quitter. A la naissance il allait bien et il a passé une première nuit normale. Du coup quand il a été transféré chez les kangourous j’étais sur pied, j’ai pu le suivre à la trace.

    • Et là, je me pose une question saugrenue, mais quand même : pourquoi Unité “Kangourou” ? Nan parce que mon bébé amorphe et violet, il avait rien, mais alors vraiment rien, d’un kangourou quoi. Limite on n’aurait pas pu faire plus éloigné d’ailleurs… Je m’estime aussi chanceuse car même si on a été séparés et que c’était dur, je pense aux mamans qui ont eu des FC, des bébés non viables, des bébés partis trop tôt, aux parents qui galèrent à avoir un enfant… C’est affreux mais c’est tellement plus fréquent que ce qu’on croit… Et puis je me souviendrai aussi toujours de cette maman qui me regardait avec tant d’envie quand je suis sortie de là. Ça aide à relativiser, tout ça ! J’espère que ton piou-piou ne garde aucune séquelle de son passage à l’unité. Nous parents, c’est une autre histoire, n’est-ce pas ?

  2. olala, je n’avais pas encore lu ce billet….et je pleure maintenant…..et en même temps, tu arrives a me faire sourire en même temps! J’ai mangé en douce aussi, pendant les 2h de surveillance post-accouchement, et je me suis fait gaulée, et je me suis fait engueulée!

    • Héhéhé, c’est marrant, j’ai réussi à rendre les gens schizo en écrivant ce billet, j’aime !
      MAIS MERCI de ce témoignage sur la bouffe post-accouchement !! OUI ENFIN, merci mon DIEU je ne suis pas seule dans l’univers !!!! <3

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