A force, on finit par se demander si ce n’est pas dans notre tête. Si c’est nous qui ne voulons pas guérir. Ou si c’est bien réel.

Il y a de quoi perdre pied, se demander si on n’est pas en train de devenir folle.

Des fois, je me demande même où j’en serais sans antidépresseurs ? Est-ce que j’y arriverais ? Est-ce que je serais encore debout ?

Dans nos sociétés, on a tellement l’habitude de tout contrôler, d’être dans la responsabilisation à outrance que ça ne nous semble pas naturel de ne pas choisir, de ne pas être responsable. Et pourtant, je n’ai pas choisi.

Je suis obligée de me répéter plusieurs fois par jour “je n’ai pas choisi d’avoir une malformation congénitale”. Et j’ai beau le faire, me le répéter inlassablement, encore et encore et encore, je continue de me sentir coupable. Comme si c’était ma faute, alors que je sais que ça ne l’est pas.

Et ça tourne en boucle. Oh oui, il y a de quoi se demander si je ne suis pas en train de devenir folle.

L’autre jour, quelqu’un m’a demandé si j’étais satisfaite de mon opération. Vaste question…

La vérité, c’est que je crois que je n’ai pas le droit de me dire que je ne le suis pas. D’ailleurs, est-ce que je ne le suis vraiment pas ? Ou est-ce que je le suis ? Un peu, beaucoup ?

Si je suis totalement honnête avec moi-même, je dirais que je ne suis pas satisfaite, non. Je ne regrette pas non plus : les regrets, ça sert à rien. Et puis fini les luxations incontrôlées à répétition. C’est toujours ça de pris, comme dirait l’autre. Ceci dit, le prix à payer est peut-être trop élevé. J’en sais rien.

La vérité, c’est qu’aujourd’hui, je suis handicapée. Temporairement, ou non, je ne sais même pas. La vérité, c’est que l’intervention a aggravé une autre de mes pathologies. Je le savais, c’était un risque dont j’avais connaissance, et que j’avais accepté. Mais est-ce que j’étais prête à souffrir autant, aussi longtemps, et sans perspective de guérison ? Pas sûre… Est-ce que choisir entre se luxer la rotule plusieurs fois par an et souffrir de façon insupportable et ponctuelle, et vivre avec un handicap en souffrant de façon moindre mais continue sans luxation est un vrai choix ?

En même temps, (se) dire qu’on est pas satisfaite, est-ce que ça veut dire que c’est un échec ? Est-ce que ça veut dire qu’on en demande trop ? Est-ce que ce n’est pas cracher dans la soupe ? Est-ce que j’ai le droit de dire ça, après tous les sacrifices que cette intervention a impliqué ? Après tout ce que j’ai fait subir à mon corps mais aussi à mes fils, à mon mari, à ma famille, à mes amies ? Est-ce que je peux dire ça, après avoir bénéficié d’une prise en charge de la part de notre système de santé ? Est-ce que je suis capable de me dire que c’est un échec ?

Je n’ai que ces questions, et aucune réponse. Je me sens seule, malgré tout l’amour de mes proches et leur soutien. Je me sens seule parce que qui n’a pas vécu ça ne peut pas comprendre. Et même parmi les personnes ayant subi une TTA, il y a tellement de formes différentes, de “cas” différents…

Pour autant, je crois que mon moral est bon, stable. Je me lève, je m’occupe de mes enfants, je vais en rééducation, je travaille, je cuisine, je m’occupe de la maison. Je vis. Je vis moins bien que ce à quoi je m’attendais, mais je vis. Je vis et j’avance, parce que contrairement à tout le reste, ce n’est pas un choix. Et le renoncement n’est pas une option.

Je trouve des parades, je m’accroche, je visualise ce que je veux voir advenir, je rééduque mon mental en même temps que mon corps. Je me concentre sur le présent, tout en gardant en tête ma progression depuis ce 4 janvier 2021. Autant de choses, de souvenirs, d’envies qui me font du bien.

Parce qu’au fond de moi, je garde espoir. L’espoir qu’un jour, je pourrai me servir de mes jambes, comme n’importe qui. Pour sauter, courir, danser, monter un escalier, embrasser mes fils quand ils jouent par terre ou bien dans leurs lits superposés, faire du yoga, me mettre à genoux ou à quatre pattes…

L’espoir fait VIVRE.

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10 Comments on L’espoir fait vivre

  1. Bonsoir Delphine. J’ai beau n’avoir aucune idée de ce que tu traverses mis à part ce que tu partages avec nous je pense sincèrement que tu es en droit de te poser des questions et que ce n’est pas parce que ta famille t’a épaulé et a indirectement « subit »( je n’aime pas ce terme mais je n’en trouve pas d’autre) ta convalescence que tu n’as pas le droit de t’interroger du bien fondé de cette opération ou que tu n’as pas le droit de te plaindre. Quand au système de santé qui a financé ton opération je te rappelle que tu finances toi même ce système… Personne ne peut savoir ce que tu traverses, t’as le droit d’être forte mais de ne pas l’être aussi, t’as le droit d’être satisfaite un jour et mécontente le lendemain. Personne ne peut te juger car personne n’est dans ton corps, dans ta tête, dans ta vie. Je t’envoie plein d’ondes positives . Bonne soirée.

  2. Bonjour, bien sur que tu peut te plaindre et ne pas être satisfaite. Se plaindre ne fera pas avancer le schmilblic mais ça soulage parceque garder pour soi ça ne sert à rien. Tu as vécu toute ta vie avec un handicap que tu as apprivoisé tu as voulu y remédier et maintenant tu doit en apprivoiser un autre ça ne se fait pas forcément facilement pour tout le monde.
    Je te comprend tellement quand tu parles de regret par expérience personnelle. Après une blessure à l’épaule (tendon arraché) je me suis fait opéré 2 fois la deuxième a été “la bonne” dans la réparation je n’ai plus mal tout le temps mais maintenant je suis handicapée je ne peut plus faire tout ce que je veut comme tendre le bras en tenant un objet, j’étais aide soignante j’ai du abandonné mon métier. Je ne sais pas si je récupérerai toute mes facultés sans douleur un jour donc pareil je me pose la question est ce que ça en valait réellement la peine? Ne plus porter mon fils ne pas pouvoir jouer a certain jeux car si je tombe ou doit rattraper un objet au vol risque de me bloquer le bras dans la douleur…. le prix a payer peut paraître énorme.
    Je te souhaite plein de courage et de force pour surmonter tout ça, qu’un jour la réponse soit évidente :”oui j’en ai chié oui c’est difficile mais oui ca valait le coup”.
    Merci pour ces mots non pas que ton malheur soit une bonne chose pour moi car ça c’est super naze, mais de t’exprimer ça permet de me sentir moins seule même si sincèrement dans les trucs naze j’aimerais être la seule.
    Bon courage!

  3. Que dire face à cela ? Je te dirais bien bon courage mais tu doit l’entendre tellement de fois. J’espère juste qu’un jour tout s’arrangera car tu le mérite sincèrement.

  4. Tu es une battante face à tellement de situation.. C est sûrement épuisant et décourageant mais tu es toujours la et tu apporte aussi aux autres. Courage ou force

  5. Juste envie de dire que Oui tu as le droit de te sentir déçue malgré tout ce que tu décris de ce que cette intervention a mis en jeu et représenté. en te lisant je ressens ta déception ta frustrationqui sont toutes légitimes et ta douleur aussi… ça ne changera pas grand chose pour toi mais sache que j´accueille tout cela . plein de pensées pour toi

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